La Corse mystérieuse

Quand on s’intéresse au folklore Corse, on se rend rapidement compte que l’île possède un patrimoine légendaire très riche et varié. Homère, dans son Odyssée, fut le premier à parler de la Corse dans un cadre merveilleux, en faisant de Bonifacio le pays des Lestrygons. Par la suite, les multiples occupants de l’île importeront leur folklore, ce qui contribuera à une multiplicité des légendes. On retrouve ainsi une tradition judéo-chrétienne, avec ses saints et ses démons, qui coexiste avec un imaginaire païen encore très présent.

Les paysages mêmes de la Corse sont propices à laisser vagabonder l’imagination. Il est aisé d’imaginer ses vastes forêts sauvages peuplées d’animaux merveilleux et de fées, alors que ses paysages granitiques semblent avoir été sculptés par des ogres ou des démons.

Nous connaissons ce riche patrimoine, transmis oralement, par les chroniqueurs médiévaux comme Della Grossa, Ceccaldi et Cirneu. Plus près de nous, Mérimée puis l’exploratrice anglaise Dorothy Carrington s’intéresseront aux traditions populaires et à cet imaginaire foisonnant, où l’invisible semble jouer un grand rôle.

 

Le Mazzerisme

La Corse, comme le reste du monde, compte beaucoup de légendes de fées et de sorcières, plus ou moins maléfiques. Un des personnages de son folklore, cependant, est très original puisqu’il n’apparaît quasiment nulle part ailleurs : c’est le « Mazzeru ». Nommé ainsi en raison de la masse avec laquelle il chasse, c’est un être humain ordinaire durant le jour, qui rêve d’étranges chasses lorsque tombe la nuit. Sous sa forme animale, un chien le plus souvent, il traque d’autres animaux jusqu’à l’autre rive d’un cours d’eau. Il doit tuer le premier animal, domestique ou sauvage, qu’il trouve. Après sa mort, la proie se change en l’un des villageois, qui est dès lors condamné à mourir dans l’année. Roccu Multedo, spécialiste de la question, précise même que la nature des blessures reçues par la forme animale déterminera la cause de la mort.

Le don de Mazzerisme est indépendant du sexe ou du niveau social de la personne, mais il ne se transmet qu’au sein d’une même famille, le plus souvent du grand-père au petit-fils. Notons que chez les Signadore (les guérisseurs), les prières secrètes se transmettent de la même manière. Autrefois, on pensait que ce don n’appartenait qu’aux personnes mal baptisées, et on disait du sorcier qu’il «n’était pas chrétien». Aujourd’hui, cette croyance tend à disparaître. Le jeune Mazzeru est ainsi «appelé» dans son sommeil par son aïeul, et doit chasser sa première proie. Il n’a pas le droit de refuser, et doit ensuite former d’autres mazzeri plus jeunes. Les mazzeri chasseurs sont généralement appelés mazzeri noirs. Beaucoup d’entre eux prennent goût à ces chasses nocturnes et y retournent toutes les nuits.

Les mazzeri blancs, quant à eux, ne chassent pas, mais sauvent provisoirement les villageois de la mort. Toujours sous leur forme animale, ils rêvent qu’ils déambulent dans les ruelles de leur village. S’ils croisent quelqu’un, cela veut dire que la personne connaîtra une mort prochaine. Ils doivent alors tout faire pour l’empêcher de traverser la rivière (le cas le plus fréquent), ou d’entrer dans l’église ou le cimetière. La symbolique de la rivière, lieu de transition entre la vie et la mort, est un héritage évident de la culture gréco-romaine qui s’est développée en Corse durant l’Antiquité.

Autre héritage hellénique, la forme revêtue par le Mazzeru est souvent un chien. Cela fait directement à Cerbère, gardien des Enfers, qui devait empêcher les âmes non pas de rentrer, mais de sortir. La forme du chien n’est ni maléfique, ni bénéfique : en effet, on rapporte des histoires de chiens de chasse dévorant leur proie cruellement, ou d’autres de chiens de berger empêchant quelqu’un de traverser la rivière. Quand le sorcier prend la forme d’un corbeau, il revêt une image beaucoup plus funeste. On pense ainsi à la déesse celte Morrigan qui, sous la forme d’un corbeau, parcourait les champs de bataille à la recherche d’âmes. Cependant, cette image n’est pas complètement négative, puisque le corbeau est également un symbole de sagesse. Cela renvoie à l’aspect initiatique du Mazzeru, qui consiste à apprendre ce qui a trait à la mort. D’autres légendes, beaucoup plus rares, font état de mazzere prenant la forme de chats. Ce sont presque toujours des femmes, malfaisantes qui plus est. On a ici affaire à un imaginaire d’origine médiévale, où le chat était l’une des formes empruntées par le Diable lors des sabbats. Compagnon traditionnel de la sorcière, diabolisé par le christianisme, il évoque la nuit et le mystère, et est censé être synonyme de mauvais augure. L’imaginaire populaire a tout simplement fait un rapprochement entre les sorcières et la Mazzera.

Le Mazzeru est donc un être entre deux mondes, celui des vivants et celui des morts. Bien qu’il accepte pleinement sa condition, il est souvent marginalisé par sa communauté, qui craint ses pouvoirs. Il n’est cependant pas considéré comme un être mauvais. Le Mazzerisme, à l’instar de la magie, n’a pas vraiment de connotation morale, mais dépend de la personne qui le pratique. Si sa vie quotidienne n’est pas différente de celle des autres villageois, on note que le Mazzeru a une prédilection pour les lieux sauvages. Par exemple, il choisit souvent d’aller habiter à l’écart du village, près d’un gué ou d’un col le plus souvent. Ce sont des lieux non cultivés par l’homme, donc non maîtrisés, des lieux de transition, qui transposent dans le quotidien la symbolique mystique du sorcier. Agissant en rêve, il se situe aussi entre le conscient et l’inconscient, la vie et la mort.

Dans l’espace méditerranéen, le Mazzeru est donc une figure unique. Cependant, son mode d’action et son initiation le rapprochent des chamans primitifs, comme ceux que l’on trouve chez les Indiens d’Amazonie ou les peuples nomades sibériens. A l’aide de méditations, de transes, de cérémonies et de plantes spécifiques, ils parviennent à une connaissance naturelle de leur environnement. Dans Le Serpent Cosmique, Jeremy NARBY rapporte ainsi des cas de chamans devinant la maladie d’un des villageois, et soignant avec des plantes dont ils n’étaient pas sensés connaître les vertus. En Corse, Roccu MULTEDO a rencontré des mazzeri décrire des endroits qu’en théorie ils n’avaient jamais visités, et des personnes qu’ils ne connaissaient pas. Les raisons purement scientifiques de ce savoir font, encore de nos jours, l’objet de multiples spéculations. Certains parlent de plantes hallucinogènes, qui provoqueraient l’état de transe propice à de telles expériences. D’autres, cependant, voient dans le chamanisme et le Mazzerisme une survivance de l’âme primitive, qui sommeillerait en tout être.

Les mazzeri, s’ils sont souvent solitaires ou marginalisés, forment entre eux une véritable société. Roccu Multedo les compare aux Benandanti du Frioul, avec lesquels ils partagent plusieurs similitudes. Les mazzeri se rencontrent plusieurs fois par an lors de chasses sauvages, comme dans la tradition celte. La nuit du 31 juillet, ils se retrouvent sur un col, et affrontent ceux de la région voisine. On retrouve ainsi l’organisation de l’espace social corse : le col, qui sépare deux vallées, servait de délimitation naturelle entre les pièves autrefois. On a gardé cette même frontière pour les actuels cantons. Dans le combat décrit précédemment, les mazzeri ne se battent pas avec leur masse traditionnelle, mais avec des asphodèles. Cette fleur, qui représentait la mort chez les grecs de l’Antiquité, pousse en de nombreux endroits de l’île. A l’issue de la bataille, les vainqueurs permettront à leur communauté de n’avoir que peu de morts durant l’année.

Hormis sa fonction principale, celle de «berger des morts», le Mazzeru peut également se faire devin ou encore guérisseur. Il peut assister le signadoru quand celui-ci est aux prises avec un esprit trop puissant pour lui. Le Mazzeru, être typiquement insulaire, est donc un personnage ambigu, entre deux mondes, témoin d’un paganisme atavique encore présent dans la société actuelle.

Le Mazzeru, personnage typique de la société corse, a souvent inspiré les auteurs. De nombreux chercheurs se sont interrogés sur les origines et les spécificités des mazzeri. Roccu MULTEDO, dans Le Mazzerisme : un chamanisme corse, fait une étude très détaillée de ces personnages, en se basant sur les multiples témoignages récoltés sur une vaste période. Il commence ainsi par citer Dorothy CARRINGTON, qui leur réserve une large place dans Granite island. Cette étude est très intéressante et part du postulat de base que le Mazzeru, plus qu’un être magique, est un chaman, proche de ceux que l’on peut trouver dans des sociétés dites primitives. Il met l’accent sur les cérémonies, les croyances populaires et le savoir empirique de ces personnages. La Corse, île de granit, possède une grande énergie tellurique, ce qui rend possible le développement de telles croyances. Enfin, Roccu MULTEDO fait un bref tour d’horizon du folklore magique de la Corse, en amenant quelques pistes de réflexion.

Les romans laissent eux aussi la part belle aux mazzeri. Romans d’initiation, imprégné de la Terre et de ses mystères, La Mazzera d’André-Jean BONELLI nous entraîne dans la Corse d’antan, encore sauvage et pleine de légendes. Son héroïne, Letizia, est une jeune fille d’Alta Rocca, qui a la lourde tâche d’hériter des pouvoirs mazzériques de son père. Son initiation, entre découverte de soi et communion avec la nature, nous entraîne à travers des forces à la fois oniriques et ataviques, qui nous effraient en même temps qu’elles nous fascinent. Dans un registre beaucoup plus surnaturel, où les légendes et le folklore ont tous un fond de vérité, le roman d’André-Jean BONELLI nous fait rêver, et on se prend à songer à cette époque reculée où l’homme et la nature vivaient en harmonie.

Sorti l’année dernière dans sa version française, www.croyances-corse.net (www.mazzeri.com pour la version corse) de Jean-Louis MORACCHINI offre une vision beaucoup plus moderne du folklore corse traditionnel. Ici, plus question de se limiter au village, c’est désormais sur internet (le «village global»…) que les mazzeri traquent leurs proies. En se basant sur l’idée que «en Corse, aucune mort n’est naturelle», ce recueil de nouvelles propose donc une remise au goût du jour très intéressante du folklore.

Marie FERRANTI, auteur très prolifique, a fait également du Mazzerisme le thème principal de son roman La chasse de nuit. L’histoire se passe en 1939, alors que la guerre gronde de l’autre côté de la Méditerranée et que les villages se dépeuplent. Mattéo est Mazzeru. Lors d’une chasse nocturne, il voit la mort de Petru, mais sa femme, Lisa, fera tout pour arrêter le destin. Entre elle et le Mazzeru se développera une histoire faite d’amour et de haine, très complexe et cruelle.

 

Les Signadori

Le Signadoru (littéralement «celui qui signe») est un autre personnage très important dans la société corse. Sorcier blanc, héritier des traditions passées, il est à la fois guérisseur, exorciste et devin, à l’instar des bergers. Son rôle est très représentatif du paradigme de la société insulaire, entre paganisme et foi chrétienne.

Contrairement au Mazzeru, qui vit en marge de la société, le signadoru est quant à lui très bien intégré socialement, et respecté pour sa sagesse et sa bienfaisance. Alors que les mazzeri n’ont pas vraiment à faire de choix moral, les Signadori doivent être foncièrement bons, catholiques pratiquants, et ne doivent jamais utiliser leurs dons à des fins lucratives. Ils tirent leurs pouvoirs d’une longue tradition familiale. Traditionnellement, les pierres magiques se transmettent de grands-parents à petits-enfants, seulement durant la nuit de Noël. Le guérisseur ne doit sous aucun prétexte révéler ces prières à quelqu’un d’extérieur au cercle familial, faute de quoi il perdrait ses pouvoirs.

Il apprend en premier lieu à soigner en «signant» les maladies. La méthode est relativement similaire, seule la prière change. On ajoute quelquefois un ingrédient tel qu’une plante, de l’eau de source, ou encore du gros sel. A l’aide de ses prières et du signe de croix, le signadoru peut donc guérir les maladies et affection les plus courantes, telles que les brûlures, les coups de soleil, les piqûres d’insectes, mais aussi les bronchites et certains types d’infections. Si ses pouvoirs n’ont jamais été prouvés scientifiquement, force est de constater que même aujourd’hui, la majorité de la société insulaire croit en ces guérisons, et que de nombreux témoignages nous montrent que certaines maladies ont bel et bien disparu suite à une visite chez le signadoru.

En Corse, la maladie est souvent liée au mauvais sort, aux esprits malins. Le signadoru est donc tout naturellement un exorciste, qui va «signer» le mauvais sort, appelé ici l’Occhju (le mauvais œil). L’Occhju peut être le fait d’esprits malins (dans ce cas on parle plutôt d’Imbuscada), mais le plus souvent, il apparaît à cause des mauvaises pensées que quelqu’un peut avoir à notre égard. Les symptômes sont toujours les mêmes : faiblesse physique, vertiges, nausées, dépression, insomnie, difficultés à se concentrer etc.

Face à son patient, le signadoru doit d’abord vérifier s’il s’agit bien de l’Occhju. Il remplit une coupelle d’eau et l’approche du malade, et allume ensuite une lampe à huile. Le signadoru plonge le doigt dans la lampe et fait tomber les gouttes d’huile dans la coupelle. Si la goutte se dilue, c’est que le patient à l’Occhju. Alors, à l’aide de prières, le signadoru continue à faire tomber des gouttelettes jusqu’à ce qu’elles restent en surface sans se diluer. Lorsqu’il y parvient, l’énergie négative quitte le malade et les symptômes disparaissent. Le signadoru, au moment où il signe l’Occhju, se fait également devin, puisqu’il peut voir dans les gouttes d’huile des événements qui influeront sur la vie de son patient.

Gardien des traditions familiales et des secrets de la tradition magico-religieuse insulaire, le signadoru est un personnage très important dans la société corse. Il apparaît très souvent dans les légendes populaires, et est le témoin d’une mémoire très riche qui est sans doute loin de disparaître.

 

Les Guérisseurs

De la même manière que les mazzeri et les Signadori ont développé une pratique empirique de la médecine, les guérisseurs se basent sur les connaissances ancestrales de la nature, héritées de la tradition pastorale. On fait appel ici aux vertus des plantes et des pierres, plus qu’à une tradition magique. On utilise de nombreuses tisanes. Ainsi, la Nebita, plante endémique à la Corse et se rapprochant de la famille de la marjolaine, est particulièrement efficace contre les affections broncho-pulmonaires. La «mousse corse», algue également endémique, est quant à elle utilisée contre les vers. L’aubépine est très utilisée également, en tisanes, macérations ou emplâtres. Sous cette dernière forme, elle est très efficace pour soulager les entorses. Les bergers, en observant la nature et ses réactions chimiques, avaient en quelque sorte découverts le principe de la pénicilline avant l’heure : ils se servaient des moisissures de lait pour désinfecter les plaies, et cette technique se révélait très efficace. Ils avaient de même remarqué que certaines plantes réalisaient au contact de la chaleur, et que certaines préparations s’avéraient plus efficaces lorsqu’elles étaient chauffées. De nombreux emplâtres chauds sont ainsi prescrits contre les entorses, les inflammations mais aussi les furoncles et les règles douloureuses. Enfin, certains guérisseurs soignaient (et continuent de soigner) grâce au magnétisme. Autrefois considérée comme miraculeuse, cette pratique n’a rien de magique, puisqu’elle fait appel aux diverses énergies véhiculées par le corps humain. Encore décriée aujourd’hui, cette façon de soigner s’avère très efficace, parfois même plus compétente que la médecine traditionnelle dans certains cas.

Si une forme de médecine empirique existe en Corse depuis des temps très reculés, elle est néanmoins très souvent liée à la pratique magique des Signadori et mazzeri, qui combinent les effets des plantes à leurs prières et rituels.

 

Esprits, Sorcières et diverses créatures du Folklore insulaire

L’invisible a une grande importance dans la vie quotidienne corse. Encore de nos jours, certaines superstitions sont tenaces, et nombreux sont ceux croyant à l’influence de certaines forces. On raconte beaucoup d’histoires ayant trait aux esprits, appelés ici Spiriti. C’est l’esprit d’un mort, qui revient chez lui quelques heures après son décès. Il peut rendre une dernière visite à son ancien lieu de vie, mais souvent, il a une dernière dette dont il doit s’acquitter. Il incombe donc à sa famille d’accomplir cette tâche, pour que le défunt repose en paix. Dans certaines régions, pour calmer les esprits des morts, on a coutume de laisser une coupelle d’eau devant la maison, la veille de la fête des morts. Les défunts sont sensés revenir cette nuit-là, et n’apprécient pas de ne pas trouver d’eau quand ils s’arrêtent quelque part. On dit que les plus grands malheurs arriveraient à la famille qui aurait oublié de remplir ses seaux, afin d’étancher la soif des revenants.

Les Finzione ne sont pas vraiment des esprits à proprement parler, mais plutôt le double éthéré d’un être vivant, que l’on rencontre en rêve. Cette croyance renvoie directement au mazzérisme. Ainsi, on peut croiser en rêve une personne que l’on connaît. Ce type de rêve est généralement de mauvais augure, et indique la mort prochaine de la personne ainsi rencontrée sous sa forme de Finzione. On rapporte certains cas où, imitant les mazzeri, certains rêveurs auraient empêché l’apparition de traverser la rivière, lui sauvant ainsi la vie.

Mais les morts, dans nos légendes, peuvent également voyager en groupe : les Lagrimanti, encore appelés Mortuloni, aiment à errer sur les routes désertes lorsque le brouillard tombe, et malheur à qui croiserait cette procession d’âmes en peines. Vêtus de blancs à la manière d’une confrérie, un cierge à la main, ils psalmodient d’étranges litanies et cherchent à attirer les vivants dans leur procession. Le voyageur égaré ne doit pas accepter le cierge que l’un des pénitents lui tient, car il se transformerait en bras d’enfant. Pour se libérer de ce maléfice, il faudrait retrouver la procession, et rendre le cierge à son défunt propriétaire. A titre anecdotique, une ancienne superstition de bandits préconise de toujours voyager en nombre pair ; en effet, un nombre impair de voyageurs attirerait les esprits.

On parle parfois d’une bête appelée scherponchia. Selon les récits, elle apparaîtrait sous la forme d’une belette ou d’un chien portant une assiette d’or sur sa tête. La croiser assurerait la richesse éternelle. Une autre créature, le fullettu, est un esprit farceur possédant une main de plomb, et l’autre d’étoupe. Il s’amuse à lancer de l’eau au visage des dormeurs, ou encore à voler leurs couvertures. Il est plutôt difficile de le renvoyer, car il sait se rendre invisible.

Autre forme d’esprits malins, les sorcières, appelées ici Streghe, sont assez différentes de l’imaginaire populaire occidental. On les représente en Corse sous forme d’esprits vampiriques, qui se nourrissent du sang des enfants. Elles sont assez proches des Lamies de la Grèce antique. Elles n’agissent qu’à l’intérieur des maisons, par lesquelles elles s’introduisent par le trou de la serrure. Il existe de nombreux moyens pour les combattre : les amulettes en corail sont les plus utilisées, mais on se sert aussi de faucilles dentelées ou de peignes : on dit que les sorciers ne savent compter que jusqu’à sept, et qu’ils perdent leur temps à compter et recompter les dents du peigne jusqu’à l’aube au lieu d’attaquer l’enfant. Si elles enchantent les armes à feux pour qu’elles ne leur fassent aucun mal, les streghe sont sensibles aux armes blanches. Certains disent qu’il faut lui donner un nombre impair de coups de couteau pour la tuer, d’autres affirment que deux suffisent. Selon une légende, après deux coups, la sorcière hurle «un autre !». Il ne faut surtout pas lui donner pour s’en débarrasser. Pour reconnaître une sorcière, il suffit de mettre trois poignées de gros sel dans le bénitier de l’église pendant la messe. Si les sorcières sont présentes, elles ne peuvent plus bouger, et doivent renoncer à leurs activités nocturnes pour être délivrées.